Un article écrit il y a quelques années sur le thème du repos. Il fut conçu nonchalamment, l’été de cette fameuse canicule en 2003.

Puisse l’atmosphère lente et les minutes amples vous rejoindre là où vous vous trouvez aujourd’hui.

 

PROJET 2013 : SE METTRE EN « VACANCE ». 

arbreJour après jour, année après année, nous voici enlacés aux mailles d’un filet invisible : celui des contraintes et des obligations, celui des devoirs incompressibles et du temps qui s’enfuit.

Tandis que nous cherchons à allonger les heures, le présent se dérobe.

Mais qui donc a créé fil à fil cette étreinte asphyxiante ? Cet enlacement délétère qui semble nous conduire aveuglément d’obligation en obligation ?

Comment l’être humain s’enferme-t-il , prisonnier volontaire, dans une toile d’araignée subtile aux savants entrelacs, sans cesse re-créée, entre vide et pleins ? Famille, travail, amours, bouddhisme, loisirs, tout devient prétexte à l’activisme effréné.

 

Lorsque les activités « s’enchaînent », le temps n’est-il pas venu de s’en libérer ?

Une bonne nouvelle pour commencer : l’art du repos est pratiquable dès à présent, et il est gratuit.

Une deuxième bonne nouvelle – n’en soyons pas avares –  se reposer, c’est aussi pratiquer la voie du Bouddha. Pour preuve la fameuse sentence du maître zen Taisen Deshimaru (illustrée d’un sumi-e ronronnant) : « Il est parfois utile de se reposer ». Osons ajouter que cela s’avère bien souvent nécessaire.

En effet, ce temps d’arrêt, cette suspension, sont à même de créer une brèche dans le déroulement des journées. Un souffle. Une respiration. « Hhhhaa… »

buddhacouchéLe pratiquant, comme le soulignait la mystique indienne Ma Ananda Moyi, « est suspendu dans le vide, dans un état sans support, qui correspond à un allègement.» De ce moment de repos – de ce moment où l’on se dépose – peut alors surgir une surprise ou une étonnement marquant une redécouverte du monde hors de notre vision habituelle ( conditionnée).

Or, dans la vie sociale, c’est le plus souvent le comportement inverse qui nous est familier : fuir le sourire de l’autre en « faisant une blague », esquiver la peur d’un regard en partant à l’autre bout de la pièce… Tant d’instants où la respiration s’arrête, où le corps se refuse et où la crispation de l’ego l’emporte sur la fragilité de l’être.

Un simple temps d’arrêt, signe d’acceptation ou de courage, aurait pourtant suffit à ouvrir une autre dimension…

Alors certes, nous objectera-t-on, cette brèche est observable dans n’importe quelle activité. Certes. Mais où mieux que dans le silence d’un instant volé au vacarme du jour, où mieux que dans la langueur d’une après-midi pluvieuse, pourra-t-on s’abandonner à la dissolution naturelle du corps-esprit ? Dieu lui même, du haut de sa splendide perfection s’est accordé ce temps merveilleux. «  Le septième jour ? Ben, il s’est reposé pardi ! » Mieux encore, les chrétiens firent ultérieurement du dimanche le premier jour de la semaine. Ce qui nous donne ceci : «  Le premier jour ? Ben, Dieu s’est reposé pardi ! » Et c’est du repos, de cette inspiration bienfaisante, qu’a pu surgir la créativité.

Prendre un moment de repos ( laissons à chacun sa définition du « moment »…), c’est aussi instiller du sacré dans le quotidien, redorer le blason des jours et dévoiler le merveilleux. « Ejo Shin Kore Do », l’esprit du quotidien est la Voie. Mais d’un quotidien in-habitué et habité, débarrassé des scories de l’évidence. Un quotidien rendu à son déroulement enthousiaste. Un moment sacré est étymologiquement un moment « mis à part ». En créant le contraste, nous voici à même de redécouvrir la magie du quotidien et d’entendre clairement ces mots du mystique espagnol Saint Jean de la Croix ( datant du XVIème siècle) : « Un monde sans repos (shabbat) serait un monde sans vision. Et ce repos est une fenêtre dans l’éternité qui s’ouvre en direction du temps. »

Et comment fait-on ?

66932_157909324363243_168313891_n« Bon d’accord, tout cela est bien joli, finement dit, mais en pratique : comment fait-on ? »

 ( Remarquez tout d’abord, que notre développement suit ici la méthodologie occidentale : premièrement convaincre, deuxièmement mettre en pratique. L’esprit européen a besoin d’explications, de théories savantes, de réponses préalables avant d’être ou non d’accord avec le sujet présenté. Connaître la température de l’eau, son taux d’acidité, sa provenance… avant de plonger. Soit. Les renseignements et autres démonstrations figurent ci-dessus ( première partie). Maintenant : plongez ! )

En premier lieu, et cela risque de prendre un certain temps, débarrassons-nous de la culpabilité. Celle qui nous empêche de poser le marteau avant d’avoir fini la rangée de tuiles. Celle qui nous plombe assise derrière un ordinateur sous la faux prétexte que l’écriture serait utile à la communauté… Lâchons-là, maintenant !

L’auteure profite de cette injonction pour prendre une pause, pas du tout méritée…

(…)

(…)

(…) Un peu longue, c’est vrai…

Déculpabiliser tout d’abord, ne consiste pas à chercher des excuses à nos « aires de repos », à les justifier, à les mettre en balance avec une quelconque activité. « Une pause, d’accord, mais après trois heures de travail. » Point de marchandage ou de juste milieu. Point de mise en perspective, de juste ou d’injuste, de bien ou de mal. C’est au delà. L’instant de repos s’élèvera, de lui-même, lorsque nous serons prêts à le laisser se déployer. Et qui nous empêchera ensuite de le nourrir suffisamment pour qu’il devienne des heures, des jours voire des années ?

L’instant de repos garde sous sa manche le repos éternel : prendre du repos, devient alors, entrer dans son cercueil ! Pour cet affrontement en forme de capitulation, le courage du chevalier nous sera à coup sûr essentiel.

Par l’observation sincère, nous voyons pourtant s’élever la difficulté suivante : une tendance lourde et insidieuse à la rentabilisation. Des heures, des gens, de l’air, de la pratique. Faire ceci pour cela. Trouver un sens à notre vie, s’épanouir, ou même aider les autres, tant de quêtes haletantes qui tendent parfois à nous faire perdre de vue l’essentiel : la gratuité.

Photo Juliette Heymann

Photo Juliette Heymann

Le sens de la vie ? Mais c’est de vivre pardi ! Humer un pot d’échappement, boire une bière éventée, se coincer l’orteil dans les lattes du plancher. Ou si vous préférez la version romantique : respirer la peau de l’aimé, ouvrir ses papilles à l’afflux d’un tanin bordelais, frissonner à la caresse du vent. Vivre, simplement. Et la culpabilité n’a pas sa place ici, qui constitue un filtre entre soi et le monde.

La pratique du repos devient alors une lutte glorieuse contre une utilisation de la vie et des heures.

Et le pratiquant se révèle : sublime héros de l’inutile.

Moult repos plus tard, quand la culpabilité aura fait place à l’espace, le terrain sera défriché pour y laisser croître un fier peuplier… ou un saule pleureur de temps à autre. Dans tous les cas, nous serons fragiles et nus, disponibles à l’écoute immobile, et prêts à entendre dans sa plénitude cette phrase de Durkheim : «  La voix du silence est celle du fruit qui mûrit. »

 

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