Brana, après la pluie – hommage bouddhiste à une jument disparue

Ce texte figurera dans mon prochain livre, à paraître aux Editions First en juin 2018. Il sera suivi de réflexions spirituelles, et de proposition de rituels pour accompagner le passage d’un être aimé sur l’Autre Rive.

« Brana après la pluie » : hommage bouddhiste à une jument disparue

Elle s’appelait Brana. Son prénom, m’a toujours fait penser au fameux Prana, « le souffle » dans la tradition yogique. Brana venait d’Islande. Ses parents avaient atterrit sur le sol français dans les années soixante, étaient descendus de l’avion en s’ébrouant, les yeux écarquillés devant leur nouveau monde : la terre alsacienne. Plus chaude que leur contrée d’origine mais pourvue elle aussi de grands espaces et d’une poignée d’humains, pour prendre soin d’eux. Alors les petits étaient nés et parmi eux : Brana. Une belle aux yeux doux, mélange de vivacité et de tendresse. Pendant des années, elle avait accompagné les petits d’homme dans leur apprentissage. Avait supporté leurs mains maladroite, les doigts dans les yeux, les cris, les rires, les pleurs. Elle avait porté des charges lors de longue randonnées. Le plus souvent, jument alpha, elle se tenait en tête de l’équipée, incarnant une supériorité naturelle. Pourtant, il lui manquait un œil, ou presque : sa pupille droite recouverte depuis des années d’un voile opaque occultant toute une partie de son champ visuel. Mais – et nous en parlerons dans ce livre – la force intérieure n’a rien à voir avec les capacités physiques.

Dans sa vie et jusqu’au bout, Brana aura eu de la chance, un bon karma comme on dit. Chaque jour, après les cours et les randonnées, elle repartait au pré, avec la harde. Des chevaux en quasi-liberté, s’ébattant sur des terrains vallonnés, nourris à l’herbe et au foin. Des juments, des étalons, des poulains… tout un petit monde.

Et puis ce fut l’heure de la retraite. Une longue retraite puisque les propriétaires, pour raison de santé, avaient arrêté les cours d’équitation et l’élevage. Mais ils avaient amoureusement conservé tous leurs protégés, en en prenant soin, par tous les temps, avec une constance et un engagement admirable.

Et puis, il y a plusieurs semaines, au cœur de l’hiver, Brana s’est mise à manger péniblement, de moins en moins, et puis plus du tout. Elle a perdu du poids, beaucoup de muscle, tandis que les examens médicaux étaient réalisés au fur et à mesure. Les derniers jours, Brana se couchait souvent, à même les flaques, sans force pour s’installer au sec. Cet hiver-là, il avait beaucoup plu. Les arbres gorgés d’eau tombaient à la moindre bourrasque. Cet hiver-là, les tempêtes se succédaient, dans un sifflement sourd.

Alors, il a fallu décider – selon l’expression consacrée – d’abréger ses souffrances. Le dernier jour, des trombes d’eau se sont abattues sur la forêt. Nous l’avons trouvée, une fois de plus, couchée dans la boue et l’avons ramenée au box. Une couverture sur le dos, de l’eau à volonté et des granulés, qu’elle reniflait doucement avant de tourner la tête. Quand le soir est descendu, force a été de constater qu’il manquait quelque chose. Imaginer Brana, seule au fond du box pour sa dernière nuit, était d’une cruauté sans nom. Un cheval sans sa harde est malheureux, et nulle présence humaine n’y pourra rien changer. !

Alors je suis allée chercher Diana, sa sœur de pré. Nous avons traversé la forêt au crépuscule tandis que des branches d’arbres tombaient ici ou là. La jument était inquiète ; je la tenais fermement. Arrivée au ranch toutefois, elle a poussé un hennissement de joie en retrouvant Brana, la reniflant, la poussant gentiment de la tête. Ensemble.

WWW.DAILYZEN.FRLe lendemain, le vétérinaire est venu. Les deux demoiselles, en habituées des grands espaces, râlaient un peu d’être cloîtrées au box. Nous avons emmené Brana, dans le paddock, pas très loin. Diana a hennit avec un son rauque, que j’entendais pour la première fois. Brana marchait péniblement mais lui a répondu, sur le même mode. «  C’est l’heure, j’y vais » ou encore « Adieu ma sœur, prend soin de toi » ou peut-être «  J’ai tant aimé cette vie sous le soleil et les étoiles »…

Quelques instants plus tard, elle gisait dans le sable, sa chevelure brune étalée sur le sol, comme une couronne léonine.

Dans le ciel, de pâles rayons de soleil éclairaient la scène.

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