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Préambule dans une salle d’attente

Préambule du chapitre 8  » J’ai peur de l’avenir, que faire  » ( Danser au milieu du chaos, Flammarion, 2021 )
Sept personnes m’entourent, emmitouflées dans des écharpes, reniflant, toussant, boitant ou patientant, l’air sérieux. C’est la suite de l’aventure de l’entorse. Après quelques jours à boitiller et traîner la patte je me suis résolue à aller chez le généraliste pour vérifier qu’aucune fracture ne soit dissimulée dans ma cheville. C’est mercredi et je pensais voir la salle d’attente remplie d’enfants en bas âge et de mères de famille. Eh bien non ! Mes voisins de patience sont des hommes entre cinquante et quatre-vingts ans. J’ignore qui ils sont, quelles sont leurs vies, leurs pathologies, leurs espoirs et le futur qu’ils imaginent. Des vies qui se croisent dans un espace clos, comme dans un train, et qui ne se reverront peut-être jamais. Situation étrange où chacun reste dans sa bulle, en écoutant quand même un peu les conversations des autres, pour passer le temps.
Quelques heures avant, j’ai entendu une conférence d’un expert de l’énergie, Jean-Marc Jancovici (1), esprit brillant, ingénieur des mines, expert surtout pour appuyer là où ça fait mal. Il décrivait en détails la fin des énergies fossiles (extractibles de façon rentable), les impacts des changements climatiques sur la vie des individus (déficit hydrique, famines, exodes, guerres de subsistance etc.) et les nécessaires changements – contraints ou forcés – qui s’annoncent dans un avenir proche. Une perspective fort peu joyeuse, traitée avec ironie, sans doute le moyen que ce scientifique a trouvé pour maintenir la tristesse à distance. L’exposé est magistral, les commentaires sous la vidéo à l’avenant. « Avant je regardais des films d’horreur, maintenant je regarde Jean-Marc Jancovici, ça fait le même effet. » « Merci de nous ouvrir les yeux, je me suis inscrit dans une association de permaculture et de low tech et vos propos m’encouragent ». On pourrait reprocher à ce monsieur une tendance à l’apologie du nucléaire, une vision optimiste du traitement des déchets et de la sécurité des installations (cf : travaux de Greenpeace ou de l’association StopNucléaire…) Mais je ne vais pas lancer le débat ici. Notre Greta Thunberg de l’énergie (sans les nattes) transmet son message avec l’aplomb de celui qui a retourné le problème dans tous les sens et se délecte à l’avance d’un éventuel contradicteur à torpiller.
Dans la salle d’attente du médecin, RAS. Personne n’est au courant de ces études – réservées pour l’instant aux élites intellectuelles du pays : M. Jancovici donne des cours à l’École des Mines, à AgroParisTech, etc. Dans cette pièce, la plupart des personnes a plutôt en tête cette question lancinante : comment boucler les fins de mois. Et, depuis quelques temps, c’est l’augmentation du prix de l’essence qui grève leur budget. À la campagne, tout le monde circule en voiture. On n’a pas le choix : les transports en commun sont rares, les infrastructures ferroviaires en mauvais état ou les lignes purement et simplement supprimées. Donc, on se déplace en voiture, sous le feu des critiques des écologistes. Le pétrole, énergie fossile, est au centre des débats, d’un côté comme de l’autre. Mais, dans cette petite ville d’Alsace, les thèmes de l’effondrement et de la fin de la civilisation thermo-industrielle n’ont pas encore fait irruption dans les foyers. Ça viendra sans doute plus vite qu’on ne le croit ; nécessité fait loi.
Le monsieur à ma droite lit Paris Match d’un air concentré. Celui de gauche fait défiler son mur Facebook avec frénésie, les yeux vides. Sur la table, la une de « Elle Magazine » me propose l’objectif suivant « Avoir la classe à tout âge » (sic). En aurait-on douté ? J’imagine en passant le désespoir d’Anna Wintour – la papesse américaine de la mode – en découvrant nos allures dans cette salle d’attente : qui les chaussettes remontées sur le pantalon, qui avec un gros blouson rapiécé aux manches, qui – moi – en habit monastique plein de boue du fait de visites répétées dans les champs pour amener le foin aux chevaux. Cette simple idée me donne le sourire : Anna Wintour désespérée dans la salle d’attente de Bouxwiller ! (Et un ami de me faire au passage le commentaire suivant : « Comme quoi, il est parfois utile même pour les méditants de ne pas laisser passer toutes les pensées, histoire de rire un bon coup ». On ne saurait mieux dire).
***
La suite ?

Chapitre 8 : J’ai peur de l’avenir, que faire ?

Préambule dans une salle d’attente

Quelques mots sur l’effondrement

Collapse, effondrement : quézako ?

On ne peut pas échouer avant d’avoir essayé

Et après ? Quelques pistes bouddhistes, économiques ou universelles

Apprivoiser la peur

Accepter

Chercher le besoin caché

La peur comme moteur

Le zen et la Terre : comment renouer avec respect

Sortir de l’avidité

Être avec la nature et non pas au-dessus

Comprendre et prendre conscience

Maître Dôgen et le grain de riz

Le grand rituel de l’eau

Créer des communs

Forêt voisine

Retour aux communs

L’entraide et les initiatives locales

La mesure des choses

Se relier pour de vrai

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